Il y a deux semaines j’ai démarré ma série d’entretiens de professionnels du plurilinguisme avec l’intention de mettre au clair certaines idées reçues sur le plurilinguisme et les enfants. Le premier billet a été consacré au thème Grandir avec deux langues. Aujourd’hui, c’est au tour de rencontrer Ute Limacher-Riebold, Dr. en Philologie Romane, linguiste et experte en bilinguisme pour nous parler des enfants de la troisième culture (ETC).

 

Ute est allemande (et suisse depuis 2014) et elle a toujours habité à l’étranger, hors de l’Allemagne, ce qui fait d’elle une expat au sens littéral du terme: ex (hors de) patriam (patrie) depuis sa naissance, ou une Expat since birth c’est ainsi qu’elle a nommé son blog. Elle a travaillé comme enseignante d’allemand, français et italien. Elle a également enseigné la linguistique italienne à l’Université de Zurich (Suisse). Elle a eu l’opportunité d’habiter en Italie, en Suisse, en France… et de nouveau en Italie, avant de déménager aux Pays-Bas en 2005, où elle vit depuis avec son mari et ses trois enfants adolescents et multilingues.

 

Comme vous pouvez le devinez, Ute est polyglotte et s’intéresse à tout ce qui concerne la vie à l’étranger, les cultures et les langues. En 2015 elle a fondé Ute’s International Lounge, où elle offre ses services en tant que consultante en langues et communication interculturelle. Ses clients sont surtout des familles multilingues et des écoles bilingues et internationales. Elle propose des ateliers en ligne ou en face à face sur des sujets aussi variés que la vie d’expatrié, la résilience, le bilinguisme et multilinguisme et la culture locale.

 

Vu son parcours personnel et professionnel j’ai décidé de la contacter pour lui poser quelques questions sur un terme dont je n’arrivais pas à saisir le sens exact : les Enfants de la Troisième Culture.

Ute, qui sont les Enfants de la 3ème Culture (ETC) ? Quelles sont leurs “particularités” ?

 

enfants de la troisième culture

 

Les enfants de troisième culture (ETC) sont « des enfants qui ont passé une partie importante de leurs années de croissance dans une culture autre que celle de leurs parents. » En citant la définition la plus récente par Michael Pollock un ETC est « une personne qui passe une partie remarquable de ses 18 premières années à accompagner ses parents dans un pays autre que celui de ses parents, pour des raisons de travail ou d’étude avancée de ses parents« 

 

Ces enfants développent une relation avec chacune des cultures dans lesquelles ils grandissent, et s’identifient dans une certaine mesure avec elles, mais ne considèrent pourtant pas comme faisant complètement partie d’elles. Même si certains éléments de chaque culture s’assimilent à leur expérience et influencent leur système de valeurs et leur mode de vie, leur sentiment d’appartenance va vers ceux qui ont vécu une vie semblable à la leur.

 

Le terme de ETC a été inventé par Ruth Useems dans les années ’50 mais a changé plusieurs fois depuis. Les raisons pour lesquelles les familles séjournent à l’étranger sont très diverses et l’effet de ce genre de vie sur les enfants a beaucoup varié. Ce qui est intéressant pourtant, est que les familles qui séjournent à l’étranger pendant plusieurs années développent un style de vie différent à la fois de leur culture d’origine et de leur culture d’accueil, ce qu’ils partagent avec les autres expatriés et ce qui forme, en effet, cette « troisième » culture, la culture qui désigne la synthèse de toutes les cultures…

Le terme ETC convient-il à tous les enfants expatriés ?

 

Le terme de ETC est souvent utilisé comme terme générique pour les enfants et jeunes adultes qui grandissent dans des pays hors de leurs pays de provenance. À la lumière des plus récentes discussions à propos de ce terme, que Ruth van Reken expose dans la dernière édition de « Third Culture Kids« , on préfère utiliser un autre terme, « Cross Culture Kids« . Ce terme plus générique embrasse toute sorte de sous-groupes, entre autres les ETC, les enfants bi/multiculturels, les ETC domestiques, adoptées internationaux etc. Lorsqu’on utilise le terme d’expatriation on s’attend à ce que ces familles vont passer un temps limité à l’étranger et qu’elles vont rentrer, retourner au pays de leur provenance, tandis que pour pas mal d’enfants expatriés, ceci n’est pas la règle.

À ton avis, comment les établissements scolaires et d’autres professionnels liés à l’enfance peuvent soutenir ou aider ces ETC et leurs familles, dans leurs sentiments d’appartenance, par exemple ?

 

Les établissement scolaires et tous les professionnels liés à l’enfance – je pense aussi aux entreprises qui envoient leurs employés à l’étranger ! – peuvent aider ces enfants et leurs familles en leur offrant un programme de transition, d’adaptation.
Il faut donner à ces enfants le temps de s’adapter, et il faut que ces familles aient du soutien pendant cette transition. Il faut que les enfants et leurs parents puissent se préparer à l’avance, avant un déménagement international, et gérer non seulement les aspects pratiques mais aussi émotionnels de ce changement de vie.

 

Ces enfants ont le sentiment d’appartenance à leur famille, la famille de base (core family), et donc il faut que celle-ci soit le plus stable et équilibrée possible. Quand tout le reste change, il nous faut un point de repère pour ne pas perdre l’orientation…

 

Les sociétés, communautés d’accueil devraient s’efforcer à intégrer les nouveaux arrivés, en leur donnant la bienvenue, en les aidant pendant la période d’adaptation non seulement avec les aspects pratiques mais aussi en les intégrant dans la nouvelle communauté. Souvent ils ne connaissent pas encore la langue locale et les choses de tous les jours peuvent devenir des défis insurmontables, pour prendre un exemple : si un enfant tombe malade et on ne sait pas comment le système de santé fonctionne dans le nouveau pays, et on ne peut pas se faire comprendre, cela est très effrayant. Aussi les écoles qui accueillent ces enfants devraient avoir du respect et accepter les autres langues et cultures. Surtout si la langue de l’école n’est pas une des langues de la famille.

Des recommandations pour les familles expatriées avec des ETC ? Des lectures recommandées ?

 

Je recommande aux familles de bien se préparer, de bien évaluer ce qu’ils s’attendent de l’expatriation, le but de cette expatriation et d’avoir toujours un plan B, au cas où un membre de la famille à de la peine de s’adapter.

 

L’expatriation est un travail d’équipe. Trop souvent je vois que les parents imposent l’expatriation aux enfants qui ont de la peine à accepter les déménagements fréquents, le changement d’amis, de langues etc. Il se peut aussi que le partenaire s’attende que l’on soit toujours prêts à déménager à nouveau, que l’on quitte l’emploi d’un jour à l’autre. Pour pas mal d’épouses et époux, cela est excitant au début, mais être « la femme de… » ou « le mari de… » peut devenir insupportable : on perd sa propre identité, l’indépendance financière et tout ce qui s’ensuit !

 

J’offre une évaluation aux familles qui sont au début de leur expatriation et à ceux qui ont déjà vécu à l’étranger pendant quelques années et se rendent compte que leurs besoins et attentes ont changé, car il faut s’assurer que l’on a toujours encore le même but, que l’on soit tous d’accord, que c’est le genre de vie que l’on s’était imaginé au début.

 

Il y a beaucoup de lectures concernant les TCK (or ETCs), surtout en anglais – j’ai une liste en cours sur mon site mais “Third Culture Kids: Growing up Among Worlds” par David Pollock, Ruth van Reken, Michael Pollock, 2017 (3ème édition) est un “must read”!

 

Il y a beaucoup d’autres livres qui nous aident à comprendre ce qu’une vie à l’étranger signifie pour notre famille, nos enfants et comment nous pouvons nous préparer à assurer que cette expérience soit positive.

 

Pour ce qui est de lectures en français, je recommande le livre « Chérie on s’expatrie » par Alix Carnot ou « Réussir sa vie d’expat » par Magdalena Ziveti Chaland, qui peuvent aider les nouveaux expatriés à se préparer à l’expatriation.

 

Il y a aussi des livres pour enfants comme « L’enfant expatrié. Accompagner son enfant à travers les changements liés à l’expatriation« , par Gaëlle Goutain et Adélaïde Russell. Et il y a aussi des livrets où les enfants peuvent noter tous les détails de leur déménagement, comme celui de Valérie Besanceney « Mon livret de déménagement« .

 

Voici une liste en cours de lectures en français et anglais.

 

Je remercie infiniment Ute pour avoir pris le temps de partager avec nous tous un peu de son expertise. Si vous êtes expatriés, ou que vous vous préparer à une expatriation, je vous invite à la suivre sur les réseaux sociaux et à la contacter si vous avez besoin d’un suivi personnalisé.

 

* ; tiré du « Third Culture Kids: growing up among worlds« , edition 2017, p.404.

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